Valérie, artisan-tapissier : « Aujourd’hui, j’ai enfin le sentiment d’avoir trouvé ma voie »

Depuis toujours, Valérie Deguine mène son propre bonhomme de chemin : après avoir été  vendeuse, travailleur humanitaire en Afrique, animatrice auprès de jeunes défavorisés et enfin libraire, à la veille de ses quarante ans elle choisit de devenir artisan-tapissier.  Un métier qu’elle pratique aujourd’hui avec passion.

vale¦ürie-fauteuilAussi longtemps qu’elle s’en souvienne, Valérie Deguine a toujours aimé observer les objets qui l’entourent, regarder comment ils sont faits et surtout les construire. Gamine, elle passe des heures dans l’atelier de son papa, ouvrier mécanicien et bricoleur passionné. « Je jouais plus souvent avec le marteau qu’à la poupée ! » se souvient-elle dans un sourire. Pour autant, ce goût des choses ne la mène pas tout droit à une formation manuelle. A peine majeure, mue par un impérieux besoin de partir, elle quitte le lycée et part vivre en Angleterre, puis devient vendeuse dans un aéroport, tout en rêvant de gagner l’Afrique dans le cadre d’une mission humanitaire, ce qu’elle fait à 24 ans avec un séjour au Cameroun. A son retour en France, elle reprend ses études, obtient une équivalence bac puis entame un cursus de psychologie à l’université. Un parcours qui la mène à des missions d’animation auprès de mineurs défavorisés dans des maisons de quartier, mais aussi dans des prisons. Parallèlement, elle travaille dans des librairies à Paris, puis à la Réunion des Musées Nationaux (RMN) : Château de Versailles, Musée Picasso, Musée des Invalides, elle enchaîne les postes de vendeuse avant de devenir responsable de la librairie du Musée d’archéologie de Saint-Germain en Laye, puis de celle du Château de la Malmaison.

« Cela me plaisait mais il me manquait quelque chose »

Heureuse dans son job, mais pas totalement épanouie, Valérie s’interroge alors. «  J’aimais mon activité, mais pas le monde de l’entreprise, comme si je n’y étais pas à ma place. Et je sentais confusément qu’il me manquait quelque chose ». Son compagnon, rencontré en fac et devenu depuis antiquaire, lui conseille alors de réfléchir à un métier qui lui permette d’allier ses connaissances en histoire de l’art, sa curiosité, sa créativité et son aspiration au travail manuel : pourquoi pas artisan-tapissier ? « Je me suis renseignée et cela a été une révélation ! » Pleine d’enthousiasme, elle s’inscrit aux Ateliers Grégoire (Paris 6ème), pour préparer un CAP dans le cadre d’un Fongecif qui prend presque entièrement en charge sa formation. « Je n’ai eu qu’à financer un complément de 400€, et pendant tout le cursus je touchais encore mon salaire, sans quoi je n’aurais pu entamer cette reconversion. D’autant que je vivais au niveau personnel une période difficile et que j’avais besoin d’être autonome financièrement ».

« Des journées de 12 ou 13h, pas évident quand un bout de chou vous attend à la maison ! »

Commence alors la phase la plus ardue, celle de la transition. « Je me séparais de mon compagnon, j’ai donc dû déménager, tout en suivant ma formation. Les horaires étaient très 180676_186456134726809_111309325574824_442784_7980284_nlourds : départ à 7h le matin, retour vers 19/20h le soir, pas évident quand on a un petit bout de chou de 3 ans qui vous attend à la maison ! Heureusement, j’ai rencontré dans cette aventure des gens fantastiques : l’ensemble de ma promotion (12 personnes) était composé, comme moi, d’adultes en reconversion, et l’ambiance était vraiment excellente ». Tout le long de cette année décisive, Valérie enchaîne cours théoriques et stages chez des artisans, qui pour certains sont aujourd’hui devenus des proches et qu’elle visite encore régulièrement, notamment à l’atelier tapissier/sellier du Musée des Invalides.

« Une telle décision amène les proches à se poser des questions sur leur propre vie »

Autour de Valérie, le soutien a été dès le départ quasi-unanime : malgré leur séparation, son ex-compagnon a toujours été là pour soutenir son projet professionnel, et ses amis, agréablement surpris, ont applaudi sa démarche, certains allant même jusqu’à s’interroger, à cette occasion, sur leur propre vie. « Ma fille, qui venait de rentrer en maternelle, était très fière que sa maman aille aussi à l’école, tout comme elle ! Ma famille, en revanche, m’a certes apporté un soutien moral et financier, mais j’ai le sentiment qu’ils n’ont jamais saisi pourquoi je quittais le confort du salariat à la RMN, et aujourd’hui encore, ils ont du mal à comprendre ce qui me motive ».

« Dans les moments de découragement, il faut s’entourer de gens positifs »

Valérie BEn juin 2009,  Valérie obtient son diplôme, négocie son départ avec son employeur et plonge dans la piscine : le moment est venu de se lancer. Monter son réseau, trouver des clients, se faire connaître, sans avoir encore les moyens de louer un atelier, la pente est raide ! « Là j’ai eu besoin de coups de pouce, j’étais par moment découragée. Il ne faut pas hésiter à s’entourer dans ces cas-là. J’ai eu de la chance car une autre élève des Ateliers Grégoire, Marceline, a été très généreuse et très humaine avec moi, allant jusqu’à m’inviter à travailler chez elle pour me réconforter et me redynamiser. Une autre camarade de promotion, Marie, m’a également conviée dans son atelier à cette époque, et nous avons depuis gardé le contact. De fil en aiguille, j’ai trouvé un emploi chez un artisan-tapissier à mi-temps : cela me permet de sécuriser ma situation financière tout en créant parallèlement mon activité en nom propre, puisque je suis aussi auto-entrepreneur. Cerise sur le gâteau, mon patron me permet de profiter de son espace et de son matériel lorsque j’ai fini les missions qu’il me donne. Une aubaine pour moi, car pour le moment mon seul atelier personnel est situé en Normandie, chez mes parents ».

« Je me suis enfin trouvée, ce n’est pas une raison pour m’endormir ! »

SAMSUNGPetit à petit, Valérie construit son réseau et sa notoriété. Elle affiche déjà un joli portefeuille de clients : particuliers, antiquaires (aux Puces notamment) et même professionnels, comme cet hôtelier pour lequel elle a récemment restauré des canapés. Pour autant, elle ne compte pas se contenter de rénover des bergères, et a notamment mis en place début 2013 une boutique éphémère qui se tient une fois par mois, dans le 15ème arrondissement à Paris et lui permet de présenter toute l’étendue de son travail au public. « Je me suis enfin trouvée, mais ce n’est pas une raison pour cesser de me lancer des défis ! J’aimerais notamment développer l’aspect restauration de meubles contemporains, notamment années 50/60, mais aussi me former à la sellerie/maroquinerie afin de mieux pouvoir travailler le cuir. Je suis fan d’automobiles anciennes et j’ai une piste sérieuse pour restaurer des sièges de vieilles voitures ! J’ai aussi en projet une offre de linge, sacs, pochettes, coussins, en tissu et en cuir. Enfin, je travaille sur une ligne de mobilier avec mon amie Pélagie Bilodeau, qui est designer textile. Bref, je suis toujours en mouvement ! »

«Toutes les expériences que j’ai vécues m’ont enrichie, et je veux transmettre cela à ma fille  »

Aujourd’hui, à 41 ans, Valérie confesse se sentir enfin elle-même. « Malgré les difficultés que je rencontre encore, je sais que j’irai jusqu’au bout car je suis profondément heureuse de faire ce métier. A chaque fois que je termine un fauteuil, je ressens quelque chose d’extraordinaire. Mon plus grand soutien ? Le regard de ma fille, qui a sept ans aujourd’hui : elle m’observe quand je travaille, vient toucher les tissus, me pose des tas de questions et se dit fascinée de voir ce que je peux faire d’un vieux siège. Toutes les expériences que j’ai vécues m’ont enrichie, et je veux lui transmettre cela, lui montrer que l’on peut avoir une vie fantastique, qu’il ne faut pas hésiter à prendre des risques pour faire les choses qu’on aime ! Certes aussi, et elle s’en rend compte, les choses ne tombent pas du ciel, il faut être volontaire et travailler dur pour se donner les moyens de vivre son rêve. Mais au moins elle saura que l’on peut se faire plaisir en travaillant, que cet équilibre existe ». Quand on lui demande si elle a un conseil à donner à quelqu’un qui s’ennuie et rêve d’autre chose, Valérie explique qu’il faut avant tout écouter sa petite voix intérieure. « Rester lucide, garder les pieds sur terre car la route est parfois semée d’embûches pour arriver à destination, mais une fois qu’on y est, on se sent tellement mieux ! J’ai connu trop de personnes qui, à force de ne pas oser, se sont éteintes dans leur boulot. Alors, foncez ! ».

Découvrez le travail de Valerie sur http://tapdeguine.wix.com/laduchesseetlecrapaud

Texte Corinne Martin-Rozès / Illustration © Maud Benaddi
— Texte et images ne sont pas libres de droit —

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Catégories :Parcours atypique

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17 réponses

  1. bravo j’aimerais faire la même chose dans le 06

    • Alors, prenez le taureau par les cornes JB !!! Les CAP ont souvent des classes réservées aux adultes en reconversion. Bonne chance à vous !

      • Bonjour,

        Je suis comédienne depuis une quinzaines d’années, j’ai toujours été très créative et retaper des vieux meubles m’a toujours plu ! Aujourd’hui je souhaite m’éloigner de mon métier de comédienne car ce milieu ne me conviens plus, il ne m’épanoui plus, de ce fait je me renseigne sur le metier de tapissier décorateur mais voilà, sur internet, je tombe sur des écoles à 10000 euros ou bien sur des CAP pour les moins de 26 ans…Pouvez-vous m’aider un peu ?
        Merci d’avance, Aurélie.

      • Désolée, je suis juste une passeuse d’histoires, et je ne suis pas en mesure de vous aider… Adressez-vous au Pôle emploi, à la Chambre des Métiers, voyez les formations pour adultes dans votre région… Bonne chance à vous !

  2. Je comprend la passion qui anime Valérie. Depuis une semaine j’apprends les rudiments du travail de tapissier avec un ami. Il travaille a l’ancienne, un régal. Pour l’instant, j’observe et quelques fois je fais (sous son œil bienveillant). C’est un bien joli métier.

  3. J’ai eu à peu près le même parcours, et aujourd’hui je m’épanoui complètement dans mon métier.

  4. Bonjour Actuellement, je suis nounou mais depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours aimé créer, décorer et je voulais en faire mon métier ! Mais ma mère n’a pas voulu financer mes études ! Mais voilà, 11 ans que j’exerce mon métier d’ass mat et je n’ai plus de motivation ! Mon plus cher désir est de tapissière ! Aussi, je suis un peu perdue comment faire ? Si vous pouvez m’aider je vous en remercie ! Pour moi, c’est devenu vital, je m’éteins dans un métier que je n’aime plus !

    • Je vous comprends ! En revanche, je ne donne pas de solutions, je raconte des histoires, je ne suis pas coach ni spécialiste de la reconversion ! En bas de ma page, vous trouverez des liens vers d’autres sites qui peuvent vous aider : Dessine-moi une carrière ou Cap Cohérence, par exemple. Allez-y jeter un oeil !

      • Bravo je vous admire pour votre ténacité et votre courage. J’essaye moi même de me reconvertir vers le métier de tapissier en siege mais les qq tapissiers rencontrés et qui tiennent une boutique sur Paris ou RP tentent de me décourager en me disant qu’il y a peu de débouchés à l’heure actuelle (crise oblige) et qu’en plus il faut bien compter 5 à 10 ans pour espérer devenir un bon tapissier, sous entendu je commencerai à peine à en vivre correctement que je serais déjà proche de la retraite. A côté de cela je lis de belles success stories comme la vôtre sur internet, dont une ancienne de gregoire ferrandi qui a priori « croule sous le boulot ». Quoi penser de tout cela?
        Merci pour votre réponse et vos conseils !

      • Hélas je ne suis pas Valérie, je raconte son histoire… si vous voulez la contacter, passez par son site internet ! Bon courage à vous.

  5. super témoignage, merci Valérie

  6. j’admire votre courage. Moi même, j’ai chois de me reconvertir. Ex secrétaire, aujourd’hui agée de 50 ans et au chômage, j’envisage de préparer le CAP de tapisserie en ameublement dans le cadre d’une reconversion au GRETA de SAINT-QUENTIN – 02- je suis actuellement en train de monter mon dossier pour demander une aide de financement auprès du FONGECIF. Ce projet je l’ai dans la tête depuis maintenant 2 ans. J’ai eu peur de me lancer, et les gens autour de moi ne m’ont vraiment encouragés dans cette voie. Mais aujourd’hui j’ai décidé de me lancer. On verra bien. qu’en pensez-vous ? merci de votre réponse rapide.
    Cordialement

  7. Bonjour,
    Il faut se laisser qu’aider par ses espoirs et ambitions.
    Je me suis formé au métier de la tapisserie il y a un an et aujourd’hui dans le concret d aboutir à la création d’ateliers partages des métiers d’arts.
    Il n’est jamais trop tard pour faire ce que la vie vous donne envie.
    Aujourd’hui, le monde de la formation est ouverte au monde adultes.
    Le GRETA propose cette formation.

  8. Je suis actuellement en 3° et je dois choisir mon orientation. J’hésite énormément car je stresse sur les débouché et les restes de ce métier.

  9. Bonjour, j’aimerai (et ce n’est pas peu dire…) faire ce métier, j’ai envie de m’épanouir dans mon métier, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui (secrétariat) le métier de tapissier me tient au corps depuis longtemps, j’aime le beau, le travail manuel, la création, la décoration.
    Mais pour cela, il me manque qq chose, je ne sais pas comment faire, j’ai 49 ans aujourd’hui, mes fils sont grands et j’y pense de plus en plus.
    Comment faire, demander une formation à Pole emploi? (j’y suis inscrite), aller voir les artisans de ma région? (Hérault).
    Pouvez vous m’aider, des conseils, des contacts,
    Cordialement
    Catherine BAILLY
    06 63213664

    • Désolée Catherine, je suis juste une passeuse d’histoires, et je ne suis pas en mesure de vous aider… Adressez-vous au Pôle emploi, à la Chambre des Métiers, voyez les formations pour adultes dans votre région… Bonne chance à vous !

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