Val, artisan maroquinier « Jusqu’à 37 ans, je ne m’étais jamais projetée dans autre chose qu’un métier ‘’de bureau’’… »

Ni ses études de traduction, ni sa première vie professionnelle dans la RSE* ne laissaient présager la tournure qu’allait prendre le parcours de Val. A l’approche de la quarantaine, elle rêve de fabriquer des malles sur mesure chez un grand nom du luxe français, passe plusieurs diplômes et cherche du travail. Mais rien ne se passe comme prévu : aujourd’hui, elle a créé sa marque et fourmille de projets.

portrait DSC_8743_1Val passe une enfance sans histoire à Lyon. Adolescente calme et introvertie, plutôt rêveuse et littéraire, elle s’adonne avec enthousiasme au sport, la natation et le basket en particulier. Seul indice de sa vocation future, au collège, elle adore les cours d’EMT (Education Manuelle et Technique), « mais en dehors de cela, je ne pratiquais aucune activité artistique et manuelle » se souvient-elle. Naturellement douée pour les langues, elle effectue de nombreux séjours à l’étranger et s’oriente vers des études de traduction, qui l’amènent à passer plusieurs mois à Dublin et à Madrid. A la sortie de l’école cependant, elle n’a pas envie de devenir traductrice, un travail « trop solitaire ».

« Je ne me projetais pas dans autre chose qu’un job de bureau  »

Val a alors 22 ans. L’une de ses copines installées à Paris lui propose de la rejoindre. Une fois dans la capitale, la jeune femme passe de nombreux entretiens et se voit même proposer un CDI dans un important cabinet d’avocats. « Au grand dam de mes parents, j’ai préféré choisir un intérim de deux semaines dans une multinationale américaine spécialisée dans  le divertissement. » Intérim qui débouche sur un CDI d’assistante bilingue au siège européen. « Mon service s’occupait des produits dérivés, et à l’époque (1997), c’était les grands débuts de la RSE et le groupe commençait à se préoccuper des conditions dans lesquelles les  produits étaient fabriqués. Ma  responsable, en charge de cette mission, a cru en moi. Elle m’a donné ma chance, m’a fait évoluer à ses côtés. Quand l’activité a été déplacée à Londres, j’ai suivi ! ». En 2004, Val a envie de changer d’air. Elle démissionne et rentre en France, avec l’idée de faire un peu d’intérim en attendant de trouver mieux. En préambule, elle décide de se faire plaisir en prenant quelques cours de cuisine à l’école Ritz Escoffier, y travaille ensuite comme interprète, puis enchaîne les missions dans différents milieux (immobilier, banque), sans enthousiasme. « Cela ne me faisait pas vibrer, mais pour autant je ne me projetais pas encore dans autre chose qu’un job de bureau. Les stéréotypes que l’on a dans la tête sont décidément forts… J’ai pensé à faire un MBA, à aller vers le marketing, la communication, mais je n’ai rien concrétisé. Et comme j’avais du boulot, mine de rien, ma réflexion avançait lentement. »

« Fabriquer des malles de voyage : c’était ça que je voulais faire ! »

En 2009, une de ses missions dans une start-up se passe mal. « Ce fut un peu la goutte d’eau. Et un soir, alors que je regardais une émission sur un artisan qui restaurait des bagages anciens, j’ai eu le déclic. Je voulais fabriquer des malles de voyage et des bagages, en fait j’adorais ça depuis longtemps, pourtant cette idée ne m’avait jamais effleurée. Du coup, j’ai carrément cherché les coordonnées du type en question, je l’ai appelé et il m’a conseillé de me former à la maroquinerie avant tout » raconte Val. Elle s’inscrit alors au Lycée technique Grégoire-Ferrandi (aujourd’hui Ateliers Grégoire), dans DSC_8563_1une classe de CAP maroquinerie pour adultes en reconversion, un cursus d’un an à plein temps. Comme elle rêve d’intégrer les ateliers d’un grand nom du luxe français, Val se dit qu’elle doit mettre toutes les chances de son côté et ajoute à cela un CAP Menuiserie, en cours du soir.

« Je ne savais pas comment mes parents allaient réagir  »

S’ensuit une période dense, dense, dense… Si ses amis la soutiennent, au démarrage Val n’ose pas parler de sa reconversion à ses parents. « Ils m’avaient payé des études supérieures, alors retourner passer un CAP dans le but d’exercer un travail manuel payé le SMIC, je me demandais comment ils allaient prendre la chose » avoue-t-elle. Au niveau financier, les fins de mois sont difficiles mais Val s’en sort malgré tout, grâce à l’indemnité chômage qu’elle perçoit et à la prise en charge par Pôle Emploi de sa formation aux Ateliers Grégoire. Le nez dans le guidon, débordée de boulot, la jeune femme fait alors face à une crise personnelle puisque son couple ne résiste pas à la pression : elle se sépare de son compagnon et, désormais sans domicile, termine l’année scolaire sur le canapé d’une amie. « Je n’ai pas craqué, je ne pouvais pas me le permettre. J’étais effondrée, certes, mais en même temps totalement tendue vers mon objectif et surtout très entourée : ma sœur et mes amis ont été très présents à ce moment critique. En juin 2010, j’obtiens mon diplôme et je crois alors que tout va aller de soi » se souvient-elle.

« Mon parcours atypique leur a fait peur  »

Comme la plupart de ses camarades de formation, Val postule alors dans le grand groupe de luxe où elle rêve de travailler. Fin juillet, c’est la douche froide : non seulement sa candidature n’est pas retenue, mais elle qui faisait partie des bons éléments de sa classe est finalement la seule de la promo à ne même pas être reçue en entretien. « Mon CV les a bloqués. Ils m’ont dit texto, par téléphone : ‘’vous avez un parcours trop atypique’’. Un comble ! Je n’ai même pas pu les rencontrer, leur montrer ma motivation ! Pour moi qui avais repris les études dans le but d’intégrer cette société, c’était une catastrophe » relate-t-elle. A ce moment-là, elle s’écroule : la pression retombe, la déception la submerge et tout remonte à la surface. Heureusement, Val l’hyperactive a semé d’autres graines dont elle ne soupçonne même pas l’existence. Pendant ce fameux été 2010, elle a justement fait une mission de traduction dans une société de gestion où elle avait déjà travaillé plusieurs  fois et dont le président encourage volontiers les jeunes entrepreneurs. « Il m’a alors renouvelé une offre qu’il m’avait déjà faite avant ma formation : celle de m’aider à me lancer, en solo, avec ma propre marque. Il a cru en moi, m’a fait confiance, c’était inespéré et cela m’a permis de rebondir ». Val repart alors au front : elle enchaîne sur sa deuxième année de CAP Menuiserie, prend des cours de cartonnage et prépare son business plan, avec l’aide des Boutiques de Gestion, un organisme qui aide les créateurs d’entreprise, en partenariat avec Pôle Emploi. A l’automne 2011, Val crée sa société, leWORKSHOP, sous forme de SAS, grâce à son ‘’business angel’’.

leWorkshop, Paris« J’aimerais ouvrir un atelier-boutique autour des métiers du cuir  »

Les choses dont elle rêve aujourd’hui ? Trouver un maroquinier chevronné avec qui elle puisse dialoguer, pour continuer à progresser, mais surtout à terme ouvrir un atelier-boutique autour des métiers du cuir. « J’ai des compétences en maroquinerie et en menuiserie, j’aimerais pouvoir faire venir des artisans possédant des savoir-faire complémentaires (tapissier, modiste…) pour élargir la gamme de prestations que nous proposerions. Ce lieu serait un espace d’échange, de création, où l’on pourrait fabriquer des objets sur mesure » songe-t-elle. Mais pour l’heure, Val travaille seule, dans son salon, et se rend chez les clients qui la contactent. Elle a créé des pièces (sacs, bracelets) qu’elle décline et réalise sur mesure. « Je crée à partir de cuirs de très grande qualité et tout est cousu à la main, du coup ma gamme de prix est assez élevée et difficile à diffuser dans des boutiques. Si mon site internet est pour l’instant une simple vitrine, qui permet de découvrir mes modèles, je suis en revanche présente sur la plateforme Soubis, qui représente des jeunes artisans et designers » poursuit-elle.

« Je suis encore confrontée à beaucoup de premières fois  »

Quand on lui demande de regarder dans le rétroviseur, Val est catégorique : elle ne regrette rien ! « Je ne dis pas que c’est facile tous les jours. Je suis confrontée à beaucoup de choses nouvelles, je vis encore plein de ‘’premières fois’’. C’est ardu mais très enrichissant. Quand on a goûté à cela, le retour en arrière est difficilement envisageable. Tant que cela m’est possible, je veux aller au bout de mon rêve » affirme-t-elle. Pour se ressourcer, elle écume les concerts, de la Cigale au Trianon, court plusieurs fois par semaine avec un groupe de joggeurs et s’est récemment mise à la boxe. « Ma sœur m’a offert deux séances à Noël dernier, j’ai adoré ça et depuis, je continue, c’est mon petit luxe. J’en sors lessivée, libérée du stress et contente de moi ». Une vraie battante !

*La RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) permet, grâce à l’analyse de l’écosystème d’une organisation, de prendre en compte les impacts sociaux et environnementaux de ses activités et de ses interactions avec la société.

Découvrez les créations de Val sur son site http://www.leworkshop-paris.com/, sur le site Soubis et sur sa page Facebook.

 Texte Corinne Martin-Rozès / Photos © MilenaP

— Texte et images ne sont pas libres de droit —

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Catégories :Reconversion

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13 réponses

  1. Belle reconversion. J’ai également connu un ami qui travaillait en tant qu’expert comptable et qui a préféré tout arrêter pour devenir boulanger ! C’est aussi une belle reconversion 😉
    Ce qui compte c’est ce que l’on aime faire.
    Luc

  2. Un bel exemple de reconversion. Bravo! Le point à relever c’est ce fameux: « vous avez un parcours trop atypique ». Je suis sidérée de constater (encore et encore) que la société française encourage peu les reconversions. Ce système de cases et cette visibilité à court terme (si visibilité il y a…) est aberrant.

  3. Je confirme ! Quand je regarde en arrière, je ne regrette rien et en plus, je me dis « Mais comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ! « . L’entrepreneuriat alignée sur ce qui nous fait vraiment vibrer, que du bonheur.

  4. Merci pour le partage de ce beau parcours de vie !! Ca me fait penser à la citation de Nelson Mandela que j’adore : « Je suis le maître de mon âme, le capitaine de mon destin »… Le plus dur, c’est d’oser, ensuite, c’est que du bonheur, même s’il peut y avoir quelques difficultés sur le chemin !

    Pour ma part, j’ai pu réaliser mon rêve et devenir prof de Yoga !
    Maintenant, j’accompagne les futur(e)s profs dans leur reconversion, je suis tellement heureuse !

    Bonne chance à tous et à toutes sur votre chemin.
    Claudia du blog http://www.yogapassion.fr
    « Vivez en toute sérénité »

  5. Bonjour,

    Bel exemple d’abnégation et de persévérance ; tant de personnes sont engluées dans leur boulot et y restent par peur du lendemain s’ils venaient à envisager le changement.

    Je vis mes passions récentes (couture et maroquinerie) en cours du soir, ainsi que le WE et le regard de mes collègues sont assez révélateurs des préjugés actuels.

    Ah oui, j’oubliais je fait partie de la gente masculine, alors pensez-vous, un homme qui fait des pyjamas, pantalons et autres chemines et casquettes en cuir.

    En tout cas, vos réalisations sont magnifiques, très soignées et vraiment très artistiques donc continuez.

    Cordialement.

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