Camille, vendeuse en fromagerie « Prendre une décision aussi radicale révèle en soi une force que l’on ne pensait pas avoir et décuple l’énergie »

Bac littéraire, hypokhâgne, formation en documentation : à l’origine Camille Brossard voulait être documentaliste ou travailler dans l’édition jeunesse. Faute de débouchés suffisants, la jeune femme se voit contrainte de reprendre ses études et devient Community Manager, avant de prendre à 28 ans un virage à 180°. Adieu le monde (pas si fabuleux) de la communication, aujourd’hui elle s’épanouit, heureuse crémière, derrière l’étal du fromager de son quartier. Histoire d’une révélation.

Camille Brossard croquée par l’illustratrice Blandine Billot

Camille Brossard croquée par l’illustratrice Blandine Billot

De Facebook au Saint-Nectaire, de Twitter au Camembert, Camille Brossard n’a pas eu peur du grand écart. Aujourd’hui, loin des réseaux sociaux et de sa vie d’avant, elle est vendeuse dans une fromagerie du 20ème arrondissement de Paris. « Ce qui a changé avec ma reconversion ? Je me sens plus solide, mieux armée et plus légitime dans mon métier. J’ai énormément appris ces sept derniers mois et j’aime ce que je fais, même si la fatigue physique n’est pas négligeable et que j’ai parfois du mal à me déconnecter de mon nouveau travail » raconte-t-elle. Ce qui l’amuse tout particulièrement, ce sont les réactions des gens lorsqu’elle parle de son métier. « J’ai l’impression d’avoir le job le plus branché du monde ! Tout le monde trouve ça ‘’cool’’ et, quand j’ajoute qu’il s’agit d’une reconversion, ça devient même ‘’génial’’ et cela suscite encore plus d’enthousiasme. On me pose beaucoup de questions, je passe mes soirées à raconter ce que je fais à des gens qui sont bien loin de ça mais qui manifestent un réel intérêt pour mon parcours » ajoute-t-elle.

 « On me demandait d’accumuler les nouveaux abonnés sur Facebook et Twitter avec des contenus de qualité médiocre »

Camille n’avait pourtant pas franchement pris ce chemin à l’origine. Bac littéraire suivi d’une Hypokhâgne, elle se destinait au monde de l’édition où elle pensait devenir libraire ou documentaliste. Après une formation en documentation, elle occupe quelques postes en bibliothèque jeunesse puis en photothèque, dans la région de Grenoble. Mais bien vite, les offres se raréfient et, pour gagner sa vie, Camille enchaîne d’autres expériences, se faisant tour à tout assistante commerciale, serveuse en rhumerie, vendeuse en pâtisserie, aide à domicile, enquêtrice ou encore conseillère clientèle. « Après un déménagement à Lyon,  j’ai décidé de reprendre mes études en intégrant l’Institut d’Administration des Entreprises, filière Communication Multimédia. Mon diplôme en poche, après une année de communication interne chez Total Marketing France, j’ai déménagé à Paris pour rejoindre mon compagnon. Mais l’expérience demandée pour des postes en communication dans la capitale ne correspondait absolument pas à mon profil. Je me suis alors orientée vers la gestion des réseaux sociaux pour les entreprises et j’ai décroché un poste de Community Manager. » Hélas, la jeune femme déchante vite : primo, la société où elle arrive ne possède aucune culture des réseaux sociaux et elle passe son temps à se battre contre des moulins à vent pour expliquer quelle peut être sa valeur ajoutée. Secundo, on lui demande d’accumuler les nouveaux abonnés sur Facebook et Twitter avec des contenus « souvent racoleurs et de qualité médiocre ». Tertio, elle ne trouve aucun sens à ce qu’elle fait et rage intérieurement, tant cela ne correspond absolument pas à sa vision de ce que devrait être la communication digitale.

 « Une demi-heure après avoir découvert l’annonce, j’ai envoyé la lettre de motivation la plus sincère qu’il m’ait été donné de rédiger »

Mais heureusement pour Camille, sa vie ne s’arrête pas aux portes de son bureau. Depuis quelques années, elle anime un blog culinaire et rêve de se rapprocher de ce domaine à titre professionnel. « Pour autant, à l’époque, mes projets restaient toujours liés à la communication : je me voyais blogueuse professionnelle, Community Manager spécialisée en fooding, rédactrice culinaire, etc. Mais rien de plus concret. » Le destin va alors donner un petit coup de pouce à sa vocation. Un jour, avant de quitter le bureau, elle cherche sur internet les horaires de sa fromagerie de quartier pour s’y rendre sur le chemin de son domicile. Sur le site, elle repère une annonce de recrutement et l’idée fait très vite son chemin dans sa tête. « J’ai analysé ma situation : mon activité professionnelle me semblait sordide, j’étais dans un bureau aveugle et je dépérissais littéralement. Une demi-heure après avoir découvert l’offre d’emploi, j’ai envoyé la lettre de motivation la plus sincère qu’il m’ait été donné de rédiger. Je crois que j’ai pleuré en l’écrivant. C’était comme un appel à l’aide auquel je n’avais pas pensé et qui s’imposait soudainement à moi » se souvient-elle avec émotion.

 « Certains ne se sont pas privés de me dire qu’il ne servait à rien d’avoir fait mes études pour devenir fromagère » 

Autour d’elle, tout le monde est surpris par le côté soudain et surtout radical de sa décision. Si ses proches ne s’étonnent pas de la voir intégrer le monde des métiers de bouche, personne ne l’attendait dans une approche aussi concrète des choses…et elle non plus, à dire vrai. « Certains ne se sont pas privés de me dire qu’il ne servait à rien d’avoir fait mes études pour devenir fromagère, bref, qu’ils ne comprenaient pas. Mais globalement, les réactions ont plutôt été enthousiastes, beaucoup de personnes m’ont alors envoyé des messages me félicitant pour mon « courage ». Je sentais qu’ils se disaient : si elle le fait, c’est possible, pourquoi pas nous ? Quand j’ai annoncé mon changement de vie sur mon blog, de nombreux lecteurs (que je ne connais pas) m’ont même spontanément adressé des « bravo » et des « merci ». Ma famille et surtout mon compagnon, quant à eux, m’ont soutenue dès le départ même si ma mère s’est forcément un peu inquiétée… Au-delà de mes proches, j’ai eu la chance d’avoir l’appui immédiat de mon futur patron, qui  a cru en moi malgré mon inexpérience et mon manque de connaissance dans ce domaine. Il m’a permis de mettre un pied dans cet univers, m’a vraiment donné ma chance et je l’en remercie » ajoute Camille.

 « Quand on est resté des années devant un ordinateur, à faire 35h du lundi au vendredi, ça met une claque de passer ses journées debout et de travailler le WE » 

La jeune femme termine alors son CDD avant de signer un CDI en fromagerie. Cette période de transition, qui dure un peu plus d’un mois, se révèle émotionnellement intense. « Je me disais, ça y est, ça arrive ! Je lisais tout ce que je pouvais sur le fromage pour tenter d’assimiler le maximum de connaissances avant mon premier jour. J’étais impatiente et totalement terrifiée ! » Camille commence son nouveau job à la fin de l’été, en septembre 2013. « J’ai vraiment eu le sentiment de rentrer dans un tourbillon épuisant ! J’étais lessivée, vidée, mais exaltée et enivrée par cette nouvelle vie. Il y avait beaucoup de choses à apprendre mais je devais aussi m’aguerrir pour tenir le coup physiquement. Quand on est resté des années devant un ordinateur, à faire 35h du lundi au vendredi, ça met une claque de passer ses journées debout, de marcher continuellement, de porter des caisses lourdement chargées et de travailler les week-ends ! Et que dire des fêtes de Noël, période clé dans ce métier : elles ont été infernales pour moi, car, n’ayant que trois mois d’expérience à ce moment là, j’ai eu l’impression de vivre un vrai tsunami ! Je peux même dire que j’ai cru vouloir arrêter. C’était presque trop pour moi. Mais les festivités ont pris fin et en janvier, retour à la normale. Je pense que je serai bien mieux préparée pour Noël prochain : là, c’était le baptême du feu » confesse-t-elle.

 « C’est  le premier métier qui me donne envie d’excellence »Portrait

L’objectif de Camille aujourd’hui ? Se perfectionner dans son nouveau métier. « Je fais encore des erreurs car je manque d’expérience. Je veux atteindre le meilleur niveau : c’est d’ailleurs le premier métier qui me donne envie d’excellence. J’ai la chance d’évoluer dans une fromagerie à la fois tournée vers l’avenir et profondément ancrée dans la tradition. Nous sommes curieux et très motivés, nous allons à la rencontre des producteurs, directement dans les fermes, chez eux. Je rencontre des gens passionnés, c’est extrêmement motivant. Parler d’un fromage que l’on connait, d’un producteur avec qui on a passé du temps ou des animaux que l’on a caressé, c’est incroyable, ça change tout. J’ai l’impression de valoriser le travail de la terre et des fermiers et ça m’aide à avancer » déclare-t-elle. Dans les décennies à venir, qui sait, peut-être un jour voudra-t-elle lever le pied ? « A ce moment là, j’aimerais pouvoir revenir à des activités plus littéraires. Je n’ai d’ailleurs absolument plus le temps de rédiger pour mon blog ! Plus tard, écrire sur le fromage me semblerait merveilleux. C’est peut-être comme cela que je vais finir : critique culinaire ! » prophétise-t-elle dans un sourire.

 « Les questions financières peuvent être un frein et elles doivent être réfléchies, c’est certain, mais elles ne doivent pas prendre le dessus»

Sa reconversion fait des émules… Camille dit recevoir  beaucoup de messages de gens qui désirent changer de vie, via son blog, Twitter ou LinkedIn. Sa réponse est toujours la même : faites-le ! « Je ne dis pas que c’est une réussite à chaque fois, évidemment. Je pense cependant qu’il est toujours préférable d’essayer et de changer à nouveau d’avis pour revenir en arrière, plutôt que d’avoir des regrets. Il est toujours temps de rebondir, alors tout se tente. Dans mon cas en l’occurrence, je n’ai engagé aucune somme d’argent. Je gagne moins que lorsque j’étais dans la communication, c’est normal car je débute. La réflexion est nécessairement différente quand on monte sa propre entreprise. Il est plus dangereux à ce moment là de se lâcher des deux mains. Ces questions financières peuvent être un frein et elles doivent être réfléchies pour ne pas tout perdre, c’est certain, mais elles ne doivent pas prendre le dessus.  Il faut souffler un grand coup, serrer les dents et se lancer ! Prendre une décision aussi radicale révèle en soi une force que l’on ne pensait pas avoir et décuple l’énergie. Il y a tellement de gens qui ne pensent jamais à changer de vie… Alors si l’idée germe, il ne faut pas la laisser filer ! »

Retrouvez Camille sur son blog http://iconofood.com/ et sur son site http://camillebrossard.fr/

Texte Corinne Martin-Rozès / Illustration © Blandine Billot

— Texte et images ne sont pas libres de droit —

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Catégories :Reconversion

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5 réponses

  1. Bravo Camille !
    Voilà qui s’appelle se jeter à l’eau et je trouve ça plutôt courageux. Car entre les je voudrais bien changer, tu devrais peut-être, et si je me plante ! Et comment je vais faire pour retrouver un nouveau niveau financier,… Camille nous montre combien la reconversion échappe à tout ces calculs pour se fonder sur une fondation autrement plus solide : l’estime de soi. Aussi simple que cela puisse paraître, aussi évident que puisse être l’envie que l’on a de vivre heureux, le déconditionnement de l’apparence ou de l’appartenance normative et sociale n’est pas évident.
    Miser sur la compréhension de l’environnement n’est donc pas toujours le meilleur appui (au moins au début) puisque ce genre de démarche est souvent perçue comme un coup de folie qui « va coûter cher »… J’ai déjà vu des personnes prendre de la distance face à leurs amis qui réussissent de tels défis, tant ils ne parviennent pas à comprendre… Et en même temps, il est parfois plus doux de jouer le déni sur le courage des autres pour éviter d’affronter sa propre situation.
    Oui je crois que la reconversion est une super aventure !
    Encore bravo pour ce témoignage !
    Jean

  2. Bonjour, ce n’est pas un hasard si je suis tombée sur votre blog là maintenant. Bravo !! Vous avez osé faire ce que j’ai toujours rêvé de faire et que je suis entrain de concrétiser à 53 ans. Actuellement gérante de la société parcours horizon en région Ile-de-France, je souhaite ouvrir une fromagerie. Cela tombe bien, je ne trouve plus de sens dans ce que je fais… Je me reconnais au travers votre parcours, je souhaiterais sincèrement vous rencontrer, échanger avec vous…. J adore votre conception du métier de la vie et de la communication. Bonne continuation et merci à vous pour le temps que vous voudrez bien me consacrer et je m’en réjouis a l’avance. Bien cordialement. BChalet

    • Bonjour. Ici vous n’êtes pas sur le blog de Camille mais sur celui des Nouveaux Audacieux ! Je vous invite à la contacter directement via son blog personnel ou via twitter (voir en fin d’article). Bonne chance à vous pour votre reconversion !

Rétroliens

  1. 10 bonnes résolutions pour 2015 si vous travaillez dans le web - Blog du Modérateur

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