Sylvaine Pascual, coach « Chez un jeune actif insatisfait de sa vie professionnelle, la décision de se reconvertir viendra plus vite et avec plus d’évidence »

Les jeunes actifs seraient de plus en plus nombreux à entreprendre une reconversion. Analyse de cette tendance avec Sylvaine Pascual, coach spécialiste de la reconversion professionnelle, qui en profite pour dispenser quelques précieux conseils à ceux qui aspirent au changement.

sylvaine-pascualLe nombre de jeunes actifs qui envisagent une reconversion serait de plus en plus élevé : faites-vous ce constat parmi les personnes qui s’adressent à votre cabinet ?
Sylvaine Pascual – Absolument ! Une étude de l’Apec a montré en 2015 que 14% des jeunes diplômés se lançaient dans une reconversion immédiatement après leurs études… et ma clientèle rajeunit à vue d’oeil. Il y a encore quatre ou cinq ans, la moyenne d’âge de mes clients tournait autour de 40 ans, aujourd’hui elle a baissé et j’accompagne de plus en plus de personnes entre 25 et 35 ans. Ce qui les rapproche ? Elles se sont souvent frottées à l’entreprise au cours d’une première expérience professionnelle qui les a déçues. Leur profil est majoritairement celui de bons élèves ayant fait des études « classiques » (école de commerce ou d’ingénieur, droit…), sans vocation particulière à la base. Ces jeunes ont abordé le monde du travail avec les mêmes illusions que leurs aînés et leur déconvenue a été à la mesure de leur attente. Ils disent souvent avoir eu l’impression de prendre « une grosse claque » : l’entreprise, ce n’est pas ce qu’ils imaginaient. Mais à la différence des quadras ou quinquas, ces générations ont en quelque sorte les qualités de leurs défauts : elles sont moins endurantes à la frustration, et n’envisagent pas de passer vingt ans dans un environnement professionnel avec lequel elles ne sont pas en phase. C’est l’une des raisons pour lesquelles elles exerceront probablement plusieurs métiers dans leur vie, et pas uniquement parce qu’elles y seront contraintes, mais parce qu’elles le choisiront. A mon sens, cet élément doit être tout à fait déterminant dans la façon dont on les accompagne lors de leur première reconversion.

A ce propos, dans quel sens tenez-vous compte de cela dans votre accompagnement ?
S. P. – Votre question me permet d’évoquer un sujet qui me tient à cœur (et m’agace prodigieusement) : la nouvelle injonction à « trouver sa voie », qui fleurit partout sur le net et dans la presse depuis deux ou trois ans. Selon moi, cette approche est erronée voire contre-productive, car la plupart du temps ces jeunes aspirants à la reconversion sont ce qu’on appelle des multi-potentiels, qui s’intéressent à beaucoup de choses et n’ont pas forcément de vocation. Je ne crois pas que l’on ait « une voie », je pense plutôt qu’il y a des vies professionnelles faites pour nous, et d’autres pas. Demander à ces jeunes de « trouver leur voie » revient à leur mettre une grande pression sur les épaules mais aussi à leur mentir, car pour eux rien n’est écrit dans le marbre ! L’idée est donc de les accompagner à se reconvertir et non pas à « trouver une voie », encore moins « leur voie ». Dans mon approche de l’accompagnement, je leur apprends plutôt à réfléchir en termes de transition de carrière, afin qu’ils soient en mesure, plus tard, de changer à nouveau. Une personne qui se reconvertit à 45 ou 50 ans a peu de chance de le refaire dans sa vie professionnelle, mais quand on a 26 ou 27 ans, c’est différent ! D’où l’importance de donner des outils à ces jeunes profils, afin qu’ils soient autonomes pour gérer d’éventuelles autres bifurcations professionnelles.

 « Je ne crois pas que l’on ait « une voie », je pense plutôt qu’il y a des vies professionnelles faites pour nous, et d’autres pas. »

Les jeunes générations sont-elles naturellement plus enclines à remettre en cause leur statut et leurs acquis pour aller vers autre chose ?
S. P. – Pas obligatoirement, à ce que j’ai pu constater. Sur un plan général, je suis assez ébahie par la capacité à se remettre en question de tous ceux qui viennent à moi, indépendamment de l’âge. Chez les plus jeunes, ce qui est caractéristique, c’est la réaction rapide : quelque chose ne me satisfait pas, j’en prends acte et je vais voir ailleurs sans perdre de temps. Ce n’est pourtant pas évident de changer alors qu’ils n’ont même pas eu le temps, souvent, de se construire une première identité professionnelle. Alors également que ce sont souvent des éléments plutôt doués, auxquels était promise une « brillante carrière ». Alors enfin qu’ils attribuent une importance parfois démesurée au regard de leur famille : je m’entends régulièrement dire « mes parents m’ont payé cinq, six, sept ans d’études et je plaque tout pour passer un CAP, comment le leur annoncer ? ». Ils culpabilisent, ont le sentiment d’être redevables et surtout de décevoir les attentes de leurs proches. Certains font le choix de ne rien dire dans un premier temps, et ils n’ont pas forcément tort : décider à qui on parle de son projet fait partie du travail que l’on mène ensemble. Car il est déjà suffisamment compliqué de réfléchir à tout ça avec ses propres freins, inutile d’y ajouter en plus les freins des autres. Ce dont je m’efforce de leur faire prendre conscience est qu’ils sont des adultes indépendants et qu’ils n’ont à rendre de compte à personne, notamment durant la phase d’exploration qui est le prélude à la reconversion. Ceci dit, ne noircissons pas tout : à côté de ces parents inquiets, qui ont du mal à faire le deuil de leur « enfant idéal », il y a aussi des parents très soutenants, qui parfois avaient perçu à l’avance les signes annonciateurs du virage amorcé par leur progéniture et n’en sont donc pas surpris.

Comment se produit le « déclic » chez ces jeunes actifs désireux de changer de métier ?
S. P. – Je vois de plus en plus de burn-out chez de très jeunes actifs. Car contrairement à beaucoup d’idées reçues, ils sont très impliqués dans leur job et se donnent à fond, ce sont de bons petits soldats qui ont du mal à prendre du recul. L’une des facettes inattendues de l’accompagnement est qu’il faut être vigilant et détecter ceux qui sont au bord du gouffre : il m’arrive de leur conseiller d’en parler à leur médecin, voire à un psy, lorsque je ressens un risque fort. Et souvent ils me répondent l’avoir déjà fait mais ne pas vouloir s’arrêter pour ne pas abandonner leur service ou leur équipe.
Je rencontre aussi des personnes qui en sont arrivées à détester ce qu’elles font car cela n’a pas de sens à leurs yeux, mais aussi parce qu’elles se sentent simple pion dans une grosse entreprise, sans visualiser la contribution qu’elles apportent. Ce que l’on appelle aujourd’hui le « brown-out » n’est pourtant pas une nouveauté : la notion de perte de sens au travail existe depuis longtemps (elle a d’ailleurs été à l’origine de ma propre reconversion, il y a une quinzaine d’années). Ce qui est nouveau, c’est que les jeunes ont plus de mal à supporter la frustration occasionnée par cette absence de sens, alors que leurs aînés s’en accommodaient dans une certaine mesure. Je ne porte aucun jugement sur le sujet : c’est un fait que je constate. Avantage pour les jeunes générations : cela va leur donner l’opportunité de vivre plusieurs vies professionnelles qui auront du sens à leurs yeux, dès maintenant, et après tout, pourquoi pas ?

« Ce qui est nouveau, c’est que les jeunes ont plus de mal à supporter la frustration occasionnée par la perte de sens au travail, alors que leurs aînés s’en accommodaient dans une certaine mesure. »

Ces jeunes que vous accompagnez manifestent-ils tous le désir de faire « quelque chose d’utile » ?
S. P. – Vaste question que celle du sens ! On peut le définir par « contribuer à quelque chose de plus grand que soi ». Le sens peut donc se trouver dans n’importe quel métier, à partir du moment où il vous procure ce sentiment. Cela peut prendre des formes à caractère « social » (aider les autres en devenant assistant social, coach, ou travailleur humanitaire), mais aussi des formes très concrètes (apprendre l’ébénisterie, la couture, la cuisine), car il ne faut pas réduire la question du sens à l’utilitaire et au social ! Apporter du plaisir aux autres, c’est aussi utile. C’est pourquoi, lors de la phase d’exploration, l’un des défis pour la personne est de s’autoriser à tout envisager, sans se censurer, pour faire avancer sa réflexion.
Parmi les jeunes qui se reconvertissent, plusieurs constantes cependant : beaucoup ont tâté de l’entreprise dans le cadre de services marketing ou communication et font état d’un sentiment de vacuité quant à leur job. D’autres, plutôt sur les profils commerciaux, me disent être tombés de leur chaise en découvrant la réalité du monde du travail : vendre des choses à des gens qui n’en ont pas besoin, à quoi bon ? Et l’éthique dans tout ça ?  Je vois aussi pas mal de jeunes ingénieurs qui, surtout en début de carrière, se trouvent cantonnés dans des fonctions très techniques où ils se sentent à l’étroit, avec en plus l’obligation de se conformer à des processus ultra-rigides. Tous ces jeunes vivent très mal ces situations à leurs yeux vides de sens.

Quels conseils donneriez-vous, en préambule, à un jeune actif qui vient vous voir pour se reconvertir ?
S. P. – Pour commencer, dans la phase dite « d’exploration », qu’il n’hésite pas à ratisser large, à s’autoriser n’importe quelle idée, y compris les plus farfelues à ses yeux. Car les pistes réellement farfelues s’élimineront d’elles-mêmes, mais elles peuvent vous mettre sur le bon chemin. Donc si un projet fou vous vient à l’esprit, ne le chassez pas mais analysez pourquoi il s’est fait jour, ce qui vous attire dans ce projet, ce qui fait que vous l’avez formulé. Cela va vous permettre de délimiter des territoires, de cerner la contribution que vous voulez avoir au monde qui vous entoure. Par exemple, vous pouvez dire « j’aime faire de la mosaïque » : autour de cela, interrogez-vous. Qu’est-ce qui plait vraiment dans cette activité ? L’aspect créatif, manuel, artisanal, la rigueur et la technique ? Autre exemple : l’autre jour, une cliente me disait vouloir agir autour de la « relation d’aide » et de la « petite enfance », deux notions qui délimitent un territoire de recherche : que peut-on faire dans ce territoire ? Quels sont les métiers possibles, comment peut-on les exercer (salariat, indépendance) ? Quels types d’entreprises sur ce secteur, dans quelles régions, pays ?

Cela part un peu dans tous les sens, non ?
S. P. – (sourire) C’est l’objectif ! Je suggère de tirer tous les fils que l’on identifie, jusqu’au bout, pour voir où ils vont vous mener, car souvent ce sont des chemins auxquels on n’aurait jamais pensé spontanément. Chaque idée qui sort ne sort pas par hasard, n’est pas ridicule et a une raison d’être. Dans chaque piste, il y a des éléments à prendre. Conseil pratique : faites un mur de post-it, sur lesquels vous noterez des mots clé qui définissent vos aspirations et avec lesquels vous vous sentez en phase. Petit à petit, vous verrez que vous pourrez en regrouper certains et que cela fera avancer votre réflexion. Un client qui me dit « je voudrais être astronaute » a peu de chance d’y arriver, mais analyser son envie lui permettra de dessiner son propre projet : qu’est-ce qui lui plait dans ce métier ? Le côté explorateur, pionnier ? Le côté scientifique ? Le côté exploit sportif ? Ce décryptage est une phase clé. Les pistes qui vont en émerger vont permettre de délimiter le secteur ou le métier à explorer. J’ai coutume de dire à mes clients « devenez les Dr Livingstone de votre projet », explorez et cartographiez un territoire, votre territoire. En quoi consiste le métier, au quotidien ? Quels sont ses plus et ses moins ? Comment peut-il s’exercer (en indépendant, en salariat, en création d’entreprise) ? Là aussi, je mets en garde mes clients : ne confondez pas habitudes et impératifs. Il est aujourd’hui possible de réinventer la façon d’exercer un métier, en étant créatif. Je donne souvent l’exemple de ce jeune boulanger : apprenti dès 14 ans, par amour du métier, il avait arrêté à 21 ans, épuisé et lassé ; il avait alors repris ses études, était devenu assistant social ; mais à 27 ans, il est revenu à la boulangerie en décidant d’exercer le métier à sa façon ; aujourd’hui, il travaille à la commande, n’a pas de boutique, cultive son blé et ses autres passions comme la musique. Interrogez-vous : de quoi ai-je besoin pour me sentir bien dans ma vie professionnelle ? Comment ai-je envie de vivre mon métier ? Tout ceci mise à part la question financière, car elle devient secondaire dès lors que les aspirants à la reconversion se connectent à un projet qui les intéresse vraiment.

« Ne confondez pas habitudes et impératifs. Il est aujourd’hui possible de réinventer la façon d’exercer un métier, en étant créatif. »

Comment réussir son enquête métier ?
S.P. – Voilà un sujet qui me tient à cœur, car l’enquête métier est tout sauf la démarche un peu superficielle que l’on voit fleurir un peu partout aujourd’hui. Et une enquête métier tronquée mène à une reconversion ratée, il ne faut pas avoir peur de le dire ! Je conseille tout d’abord de rencontrer des professionnels de manière directe, sans passer par des intermédiaires : aller frapper à leur porte, avoir le courage de se présenter, de parler de son projet, c’est déjà très structurant et ça permet de tester sa posture, son cran, son culot. Ensuite, passer quelques jours aux côtés d’un professionnel qui vous aura accueilli sans être payé pour ça, c’est la garantie de voir le métier tel qu’il est, sans faux semblants. Expérimentez, documentez-vous : immersion, stage, MOOC, conférences, mission associative, plongez dans le secteur qui vous intéresse. Une grande partie de l’enquête se passe aussi sur internet : parcourez les sites de formation, les publications spécialisées, les blogs… Tournez-vous également vers les écoles et les centres de formation, dialoguez avec les enseignants qui suivent leurs anciens élèves et savent ce qu’ils deviennent : cela permet d’élargir le champ, d’aller voir du côté de ceux qui réussissent. Plus vous allez cartographier votre territoire, plus vous aurez de chance de prendre une décision éclairée à la fois sur le métier que vous voulez exercer mais aussi sur la façon dont vous voulez l’exercer. En parallèle, n’hésitez pas à évoquer votre envie de changement autour de vous, exprimez des souhaits, des aspirations. Je crois beaucoup à la « serendipité », cet « état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles » : on ne sait jamais d’où vont venir les opportunités ! Je me souviens de cette jeune femme, profil école de commerce, partie travailler comme contrôleuse de gestion à New-York, qui rêvait d’autre chose et regardait vers le design tout en sachant qu’elle n’avait pas forcément les qualités artistiques pour exercer ce métier. En discutant avec un designer, dans un dîner, elle découvre le « business design », un métier qui lui permet maintenant de s’épanouir en conjuguant son expertise et ses aspirations. Un exemple très significatif, preuve qu’il est toujours possible de réinventer sa vie professionnelle, aujourd’hui comme jamais.

 – propos recueillis par Corinne Martin-Rozès –
– textes et photos ne sont pas libres de droits –

Retrouvez Sylvaine Pascual sur son blog, Ithaque Coaching

ithaque-coaching-homepage

http://www.ithaquecoaching.com/

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Catégories :Paroles de coach, Reconversion

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  1. Jeunes diplômés: la reconversion professionnelle en début de carrière | Ithaque Coaching

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